Le développement régional – considérations d’ensemble

L’objet de cette intervention est de ratisser assez largement en déclinant quelques observations sur la problématique du développement régional telle qu’on peut la percevoir à l’interface du commerce et du développement.

Une première observation est que le développement des régions, de la périphérie des grandes agglomérations urbaines qui produisent une part prépondérante de la richesse des pays, est partout complexe, quel que soit l’environnement ou le niveau de richesse auxquels on s’intéresse.

Il est en effet difficile d’échapper aux forces centrifuges des métropoles. En outre, les considérations contextuelles sont primordiales: rares sont les trajectoires de développement régional dont on puisse s’inspirer dans le but de les répliquer de manière générique d’un pays ou d’une région à l’autre. Le caractère unique de chaque région, l’unicité des forces et des réalités présentes dans chaque contexte régional, rendent toute velléité de généralisation hautement hasardeuse.

Cela dit, les tensions entre centre et périphérie ont plutôt tendance à se complexifier dans une économie mondiale (et aussi québécoise) marquée par :


  • Une tendance forte à l’urbanisation et aux effets d’agglomération importants qu’elle favorise; 
Plus de personnes (54%) vivent aujourd’hui dans des zones urbaines que dans des zones rurales (46%). En 1950, 70 % de la population mondiale était rurale. On estime que d'ici 2050, 66% de la population mondiale sera urbaine. L’Amérique du Nord est aujourd’hui la région du monde la plus urbanisée (82%). Le nombre de méga-villes a presque triplé depuis 1990. D'ici 2030, le monde comptera 41 agglomérations urbaines de plus de 10 millions d’habitants. Il importe de reconnaître pareille tendance qui est mondiale dans sa portée et qui rappelle les avantages multiples que les villes de plus grande densité offrent au plan du développement économique. Il importe donc de veiller au renforcement des pôles urbains en région qui sont appelés à jouer un rôle moteur, et cela peut passer par des fusions de municipalités.

  • Des déséquilibres démographiques majeurs marqués par la conjonction d’une natalité déficiente, d’un vieillissement accéléré de la population; de pénuries de main d’œuvre (surtout qualifiée) ; de pressions migratoires se butant elles-mêmes aux capacités d’absorption (y compris culturelles) des pays d’accueil ;

  • Une inadéquation persistante entre la demande et l’offre de main-d’œuvre, notamment en matière de formation professionnelle, produite par des systèmes d’éducation souffrant trop souvent de centralisme bureaucratique excessif ;

  • Une baisse tendancielle (longue) de l’emploi manufacturier (mais non pas de la valeur ajoutée manufacturière) et la tertiarisation croissante des économies en termes de production et d’emploi. La transition vers le tertiaire s’accompagne d’un ralentissement marqué de la productivité du travail pesant lourdement sur la croissance des revenus par habitant ;

  • La raréfaction croissante du travail – qui demeure jusqu’à nouvel ordre le seul véritable garant de la dignité humaine - sous l’effet combiné de la robotisation (dans l’industrie) et des avancées en matière d’intelligence artificielle (dans les services). Des travaux récents à la Banque Mondiale ont montré que 60 à 75% des emplois existants sont déjà exposés à ces forces combinées, une tendance lourde qui frappe autant les pays développés qu’en développement et à des niveaux croissants de qualification professionnelle.

Au Québec, comme ailleurs au Canada, le défi du développement régional confronte de surcroît une dimension physique, géographique, au vu de l’étendue du territoire, des distances entre les sources de croissance et de l’existence de voisinages régionaux qui ne concourent pas toujours au renforcement des dynamiques régionales.

Les régions jouxtant les nôtres sont en effet souvent concurrentes plutôt que complémentaires, réduisant du coup les perspectives d’intégration des économies et la création d’économies d’échelle régionales aptes à “endogénéiser” les sources de croissance. Dans ces conditions, la pression et l’attrait du centre, et notamment des ensembles urbains dominants que sont Montréal et Québec, s’en trouvent accentués.

Et pourtant, il y a toujours un revers à la médaille, nous permettant de croire – l’espérance est dans doute la plus belle des vertus - que que tout n’est pas joué et qu’on doive jeter l’éponge et migrer vers la grande ville avec un U-Haul chargé à la traîne!

L’annonce voilà quelques jours d’investissements conséquents d’Ubisoft au Saguenay nous offre une preuve éclatante des synergies publiques et privées pouvant être déployées au service de la création d’emplois de qualité en région.

Au nombre des facteurs sur lesquels de nouvelles dynamiques régionales peuvent et doivent prendre appui sont les suivants:


  • Une révolution numérique qui efface les distances physiques et temporelles entre acteurs économiques ;

  • Une tertiarisation qui favorise l’émergence d’entreprises innovantes dont la taille efficiente minimale est singulièrement inférieure à ce qu’exige l’industrie car nettement moins gourmande en capital physique et financier, et reposant surtout sur la matière grise ;

  • Les potentialités de relance de l’activité manufacturière – ce que l’on nomme le “re-shoring” ou le rapatriement d’activités industrielles naguère délocalisées vers des pays à bas coûts de main d’œuvre - que permet le développement des technologies d’impression 3D ;

  • Une envie réelle de la part d’une jeunesse aux valeurs différentes de celles de la génération précédente de privilégier la qualité du cadre de vie sur le confort pécunier ou la linéarité des carrières et d’oeuvrer à la promotion du développement durable ;

  • La plus faible empreinte environnementale des activités économiques conduites en région compte tenu de la plus faible densité de celles-ci (surtout dans le tertiaire) ;

  • Le moindre coût de l’accès à la propriété en région ;

  • Une meilleure intégration – et non la ghettoïsation urbaine - des populations immigrantes dont l’accroissement est rendu nécessaire – voire inévitable - par la transition démographique en cours.

Les défaillances du marché demeurent néanmoins légion en matière de développement régional et appellent à une réponse d’un état régalien focalisé sur les bonnes priorités et capable de travailler en étroite collaboration avec les expertises locales dans une logique de subsidiarité chaque fois que cela est possible.

Le besoin d’une réponse différenciée par région est magnifié par l’étendue du territoire québécois évoquée précédemment ainsi que par la diversité des réalités régionales auxquelles la politique publique Québécoise doit répondre – ici minières, là touristiques, là-bas agro-alimentaires, ici sylvicoles, là-bas halieutiques ou manufacturières. Pareille hétérogénéité renforce le besoin de subsidiarité dans l’élaboration des politiques régionales.

L’action publique doit en outre être centrée sur un certain nombre d’objectifs clés visant au renforcement simultané de la résilience des individus et des écosystèmes économiques et institutionnels dans lesquels les entreprises, leurs employés et leurs familles agissent. Cela passe entre autres par:


  • Le renforcement du capital humain et l’amélioration de l’offre de formation professionnelle – l’exemple des investissements (et des incitations fiscales les ayant permis) d’Ubisoft dans la formation de programmeurs et d’autres métiers des jeux en ligne est à nouveau patent sur ce plan ;

  • L’accès au numérique à des coûts abordables: un coup de pouce des autorités de concurrence serait le bienvenu – la tolérance canadienne (et provinciale) pour les cartels, oligopoles et autres abus de position dominante connexes est en tout point affligeante s’agissant du pays ayant été le premier à se doter de lois antitrust – soyons clair, le Canada et le Québec n’ont pas le monopole d’une géographie exigeante, et nombre de pays – y compris des pays en développement - ont trouvé des solutions innovantes pour abaisser de manière significative le coût de l’accès au numérique dans les régions reculées ;

  • Le renforcement des infrastructures et des moyens de transport pour désenclaver les opérateurs économiques en région et faciliter une mobilité accrue des marchandises, des services et des personnes (dans la limite des contraintes que peut imposer la géographie et la faible densité du trafic sur certaines liaisons qui en découle) ;

  • La fourniture de services publics (éducation, formation continue, santé, garderies, transport, e-gouvernance) de qualité – d’où l’importance d’un assainissement pérenne des finances publiques ;

  • Une meilleure insertion des PME régionales dans les chaînes de valeur, notamment par un meilleur maillage avec des entreprises locomotives (lead investors), une fonction clé du travail des agences de promotion des investissements ;

  • Le renforcement d’Investissement Québec et de ses partenaires locaux en matière d’attrait des investissements directs étrangers (IDE) ;

  • Un accès élargi aux marchés étrangers et limitrophes par le biais de la politique commerciale - une renégociation réussie de l’ALENA est indispensable à la poursuite des efforts de diversification du tissu économique québécois et au développement des régions, notamment par le renforcement des règles et des engagements touchant au commerce des services et au commerce digital. Mais le Québec doit voir plus loin et maintenir une approche offensive en matière de politique commerciale, travaillant de concert avec les autorités fédérales afin d’ouvrir des marchés pour les produits et producteurs régionaux du Québec en Europe, en Chine, au Japon, en Asie du Sud-Est, en Inde, en Amérique Latine ainsi qu’en Afrique. Il est heureux que le commerce bénéficie au Québec d’un large soutien des milieux d’affaires et de l’opinion publique plus largement ;

  • Une refonte des règles du commerce touchant aux aides d’état édictées par des élites urbaines longtemps empreintes d’une idéologie ancrée dans ce que l’économiste britannique John Williams a fameusement appelé le “Consensus de Washington” et sur lequel les politiques économiques des années ’90 ont très largement pris appui au plan mondial ;

  • Pareil dogmatisme est loin d’avoir fait ses preuves. Il a sensiblement contribué au creusement des inégalités infranationales (tout en réduisant puissamment les inégalités entre nations); s’est avéré largement insensible aux réalités contrastées du développement régional; et n’offre pas la géométrie variable juridique qu’exige la correction des défaillances de marché – asymétries d’information, externalités de politique et biens publics - auxquels les acteurs économiques et la puissance publique font face tous les jours en région ;

  • Il ne s’agit pas ici de privilégier la subvention à outrance, mais de rétablir un juste équilibre perdu à la faveur d’un trop plein d’orthodoxie économique qu’aucun accord commercial depuis la conclusion du cycle d’Uruguay de l’OMC en 1993 n’a osé remettre en question. Le temps est désormais venu de l’envisager, en commençant par l’ALENA 2.0 ;

  • Enfin, dans un monde où les citoyens nourrissent de légitimes aspirations démocratiques à façonner leur propre destinée – à être maîtres en leur demeure au sens le plus micro-économique qui soit - Albert Hirschman dirait “to give citizens voice and agency”, il est indispensable de replacer le citoyen, l’entreprise, les élus et la société civile toute entière au cœur de la formulation des politiques de développement régional et de le faire au travers de structures de concertation efficaces et “légitimantes” devant elles aussi rendre régulièrement compte de leur performance auprès des contribuables. Il serait utile à cet égard que les maîtres mots de décentralisation et de subsidiarité soient enseignés aux jeunes Québécois dès que l’école primaire aborde les questions de géographie et de territoire!