Culture en région, Refaire les fondations

Une réflexion personnelle de la Directrice générale de l’Orchestre symphonique de Trois-Rivières (et ancienne directrice, employée ou consultante auprès de plusieurs des plus importants organismes culturels du Québec) sur l’état de la culture dans les régions du Québec, les priorités qu’une politique culturelle en ces matières devrait avoir, et l’évaluation qu’elle fait des solutions proposées par le Gouvernement du Québec dans son projet de renouvellement de la politique de la culture du Québec présentement soumis pour consultation finale.

LE MOT “CULTURE”


Peut-être est-ce parce que j’ai été absente du Québec pendant une dizaine d’années que je remarque mieux les changements qui se sont opérés dans le vocabulaire et le mot “culture” fait partie de ceux-là. Chacun semble avoir sa conception bien particulière de ce qu’englobe le mot et, par conséquent, cela affecte les réponses aux différentes problématiques rencontrées par le secteur et l’implantation de solutions en ces matières.

Qu’en est-il vraiment?

Je tenterai dans les prochaines pages de définir ce qu’était à l’origine la notion de culture, ce qu’elle est devenue dans le Québec au cours des 60 dernières années et comment elle se décline hors Montréal et Québec avant d’en arriver à la nouvelle politique de la culture proposée par le gouvernement du Québec. Je formulerai par la suite quelques recommandations qui, je l’espère, pourront apporter encore plus d’ancrage à cette politique déjà fort bien étoffée.

Le terme “culture” s’est considérablement élargi au cours des 50 dernières années. Au départ, lorsqu’on faisait référence à une personne qui “avait de la culture” ou “cultivée”, le concept faisait référence à quelqu’un qui avait une certaine connaissance de la musique, de la littérature, du théâtre, de la danse, des arts visuels, de l’histoire, de l’architecture, de la philosophie, etc. Il s’agissait en somme d’une personne qui avait une large vision du monde, nourrie par la réalité d’ici ainsi que par celles d’ailleurs. La culture avait pour but d’ouvrir l’esprit. La culture permettait de saisir les nuances, de moduler son comportement en fonction du contexte et des codes de la société.

La raison d’être des arts et de la culture, au sens humaniste du terme est : le perfectionnement de l’être humain. Comme le dit si bien le philosophe français Rémi Brague : “Si la pratique du dessin et de la peinture nous permet de distinguer les croûtes des chefs-d’œuvre, voilà de la culture!” Alors que de connaître par cœur une foule de dates et de citations n’est pas de la culture mais bien du simple savoir.

La culture permet de se reconnaître et de s’orienter dans le monde. C’est elle qui permet de choisir la direction en rapport avec les codes et les valeurs de la société dans laquelle nous vivons. Si nous retenons cette définition alors, sans la culture, toutes les directions se valent. Cette culture oblige à la réflexion, elle forme le sens critique et permet de développer le jugement et engendre des débats.

C’est cette culture-là que Georges-Émile Lapalme et son Parti libéral d’alors voulaient rendre accessible à tous en formulant, de la façon dont ils l’ont fait, dans les années 60, la toute première politique culturelle du Québec. C’est cette culture-là, celle de la fréquentation des grandes œuvres, peu importe d’où elles proviennent (de la haute culture comme de la culture populaire), celle qui permet de cultiver son sens critique et son jugement esthétique et, comme le dit si bien le philosophe Rémi Brague, celle qui permet “de distinguer les croûtes des chefs-d’œuvre”… C’est cette culture-là, dis-je, que mon grand-père, alors maire de Trois-Rivières, avait voulu rendre accessible au plus grand nombre en donnant le feu vert à la première bibliothèque publique de la ville, ou que ma grand-mère a voulu diffuser en cofondant les Jeunesses musicales du Canada et en soutenant la naissance du Conservatoire de Trois-Rivières.

AUJOURD’HUI, AU QUÉBEC, DE QUOI PARLE-ON QUAND ON PARLE DE CULTURE?


Poursuivie sans relâche, cette impulsion de départ, donnée par le Ministre Lapalme, aurait fait de l’ensemble de la société québécoise une société bien plus ouverte, tolérante, et prête à accueillir la différence et le monde demain matin qu’elle ne l’est même encore aujourd’hui, et malgré tous les progrès accomplis. Il ne fait en effet pas de doute qu’on en a accompli, des progrès, mais force est de constater que la société dont rêvait Lapalme, mes grands-parents et combien d’autres encore n’existe pas encore.

L’ouverture sur le monde est définitivement plus grande, mais elle est aussi beaucoup plus présente à Montréal qu’en région. J’allais dire qu’elle l’est évidemment aussi à Québec mais je n’ose plus toujours le dire avec autant d’optimisme que cela mériterait depuis qu’un fou animé d’intolérance et visiblement aveuglé par l’incompréhension n’a pas hésité à abattre d’innocents citoyens simplement parce qu’ils étaient musulmans et qu’on voit le temps (et tous les émois) que ça a pris pour simplement octroyer la permission à cette communauté religieuse de pouvoir enterrer leurs morts à leur façon.

Cette ouverture d’esprit a aussi progressé en région, quoiqu’elle y ait été freinée plus qu’ailleurs par le choix qu’on a fait, dans les années 70, de se mettre à promouvoir la fierté nationale avant toute chose, en matière culturelle, une approche de la culture qui était peut-être utile pour toutes sortes de raisons autres que culturelles, mais qui a eu pour effet d’empêcher la progression aussi rapide qu’on l’aurait voulu de l’ouverture au monde et à la nouveauté, ainsi que de sensibilité à ce qui est beau, vrai et bien que toute hausse du niveau de culture devrait se donner pour objectif d’augmenter dans la population. Cet état de fait défavorable fut par la suite rigidifié par les difficultés économiques engendrées par la désindustrialisation, notamment après la crise de 1982, de 1987 et, plus récemment, de 2008.

Parallèlement à ce que je viens de décrire, s’est développé tout un discours de l’émotion tous azimuts, en art, au cours des trente dernières années, et qui a eu lui aussi un effet régressif sur la capacité même de l’art de donner accès à la culture. En privilégiant constamment l’émotion ressentie face aux créatifs et aux produits de leur création, plutôt que l’intelligence fine et nuancée de ce en quoi consistait leur entreprise et ce que cela veut dire pour eux et pour nous, ce discours qui n’aborde l’art constamment qu’en fonction des émotions qu’il suscite, contribue à terme à l’appauvrissement général des régions, sur le plan culturel cette fois, en plus de leur appauvrissement économique dû à la désindustrialisation.

Aujourd’hui, la notion de culture semble englober tous les types d’activités dites récréatives auxquelles les citoyens adhèrent, qu’il s’agisse de spectacles d’humour ou de chansons, de cinéma, de télévision ou de jeux vidéo, de promenades en plein air, de visites au parc, de cuisine ou d’artisanat. Que ces activités servent à enrichir l’être humain n’est pas le plus important, pourvu qu’elles contribuent à le divertir. Cette extension en permanence de la notion de culture jusqu’à ce qu’elle ne veuille plus rien dire est trop souvent soutenue par le Ministère lui-même. Elle reste pourtant problématique en soi et est symptomatique de ce que j’appellerais la face sombre des progrès que l’on a faits par ailleurs, en culture, depuis le début des années 60.

Un sondage réalisé par la firme Léger Recherche Stratégie Conseil pour le compte de l’UDA nous apprenait en février 2016 que les québécois sont visiblement fous de leurs artistes puisque 87 % des répondants considèrent que le travail des artistes est utile à la société québécoise. Cependant, si on en juge par les résultats annuels publiés en septembre 2016 par l’Observatoire de la culture et des communications du Québec, au sein de l’Institut de la statistique du Québec, les “artistes” que l’on aime sont en fait les humoristes, qui occupent les 14 des 25 plus gros vendeurs de spectacles au Québec. Outre le cirque et les artistes de variétés, un seul spectacle détonne sur le lot, le ballet Casse-Noisette des Grands Ballets, qui arrive en 12e position. Nous pouvons donc en conclure que quand le Québec dit aimer ses artistes, cet amour rime plus souvent avec divertissement que réflexion ou ouverture d’esprit.

Or c’est ici que le discours des émotions en art joue son effet le plus pervers, à savoir : en minant ce que les snobs appelaient la haute culture de toute capacité à ouvrir l’esprit et de réfléchir. Non seulement réduit-on la culture populaire au simple divertissement (alors que le folklore d’antan contenait bien plus que cela) mais on laisse l’ancienne haute culture des snobs être consommée par pur plaisir émotiviste, sans encourager le questionnement sur sa valeur, qu’on réduit au monde de ces goûts et de ces couleurs dont, selon l’adage antique, on ne saurait discuter.

Il n’en n’a pas toujours été ainsi. La nature de la fréquentation des arts a beaucoup changé avec le temps. Au début des années 2000, les humoristes étaient seulement un groupe d’artistes en émergence. On sentait cependant déjà un déplacement de la tendance vers le divertissement. Et comme il fallait remplir les salles et que l’humour vendait, l’industrie culturelle s’y est mise, au détriment de la recherche et du genre d’excellence qui fait plus dans la nuance et dans la subtilité que dans la facilité. Car pour être rentable et profitable, il convient de s’adresser au plus grand nombre en investissant le moins possible. C’est ainsi que s’est introduit dans la logique de production en arts la nécessité de toujours vendre plus. Les propositions artistiques sont devenues des “produits” à mettre en marché et, avec l’arrivée des gestionnaires spécialisés dans ces domaines, la tâche a été plus aisée.

En 1987, alors que je suivais un cours intensif en gestion des arts au Centre d’art de Banff, il n’y avait qu’une seule gestionnaire détenant une maîtrise dans le domaine au Canada. Il s’agissait de la directrice générale de Tafelmusik de Toronto. Elle avait poursuivi ses études de maîtrise aux États-Unis. La Fondation Bronfman établissait à cette même époque un programme de bourses visant à soutenir la professionnalisation du secteur des arts et naissait, en 1989, le premier programme universitaire au Canada spécialisé en gestion des organismes culturels (D.E.S.S.), à l’école des HEC de Montréal.

Dans la foulée de cet intérêt grandissant pour le secteur de la culture, la nouvelle politique culturelle du Québec voyait le jour en 1992, suivie de la création du Conseil des arts et des lettres (CALQ) et de la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC) en 1994. Cette impulsion, c’est-à-dire la séparation entre les disciplines artistiques traditionnelles et les entreprises visant la rentabilité (musique populaire, cinéma, métiers d’art, édition etc.) avait pour but (atteint en bonne partie) de créer de véritables “industries culturelles”.

Ce choix a progressivement entraîné tous les artistes (ou presque) sur le sentier de la commercialisation et du marketing tous azimuts. Ce mouvement était pourtant prévisible : le langage des affaires, celui de l’industrie allait inexorablement pénétrer le discours des arts au détriment de la recherche, de l’expérimentation et de l’exploration et au profit des pratiques commerciales dans la mesure où les premières activités requièrent du temps, de l’énergie, de la réflexion et de la persévérance, ce dont la dynamique de production commerciale n’a que faire.

Aujourd’hui, en rétrospective, on se demande bien comment les méthodes de gestion modernes pouvaient vraiment changer à long terme et de façon durable la rentabilité du domaine des arts car toutes les composantes dont l’art a besoin pour se développer sont en porte-à-faux avec les diktats de la production industrielle moderne où le temps s’est constamment compressé, l’énergie pour produire va s’en cesse en diminuant, la réflexion pâlit face à la puissance de réponse du téléphone intelligent et la persévérance est déclassée à l’ère de la gratification instantanée. La loi de Baumol, ou loi de la fatalité des coûts croissants, date de 1966. Elle met en évidence une réalité qui ne peut être occultée : certains secteurs de l’activité humaine à forte teneur en main-d’œuvre (comme c’est le cas des arts de la scène) ne peuvent bénéficier des mêmes gains de productivité que ceux à haute teneur technologique. Une section de violons ne sera jamais équivalente à une section enregistrée sur bande.

Tout au long de cette transformation de l’expression artistique en produit de consommation, le concept humaniste de culture a littéralement disparu de nos discussions publiques en général (et de nos débats politiques autour de la formulation de nos politiques culturelles en particulier). C’en est rendu au point où, pour parler de culture au Québec, il faut sans cesse justifier son existence par le biais d’une fonction utilitaire qui n’a rien à voir avec son objet initial!

Il semble impossible de soutenir ce type d’activité pour elle seule. On doit sans cesse lui trouver un justificatif qui a des chances de résonner avec le québécois moyen. En fait, comme pour se porter récemment à sa défense, l’ex-ministre des finances, Mme Jérôme-Forget, faisait remarquer en entrevue que la part de la culture dans l’économie (et de ses retombées) est de loin supérieure à celle de l’industrie aéronautique! Il est évidemment important de reconnaître ce genre d’impact du développement culturel sur notre économie. Le danger est de justifier les politiques culturelles sur ces externalités économiques. On laisse ainsi entendre (que ce soit en le voulant ou sans le vouloir, peu importe) que ce serait pour cela que Georges-Émile Lapalme et le Parti libéral des années 60 avaient voulu d’une politique culturelle!

La culture est donc devenue un “moteur économique” qui contribue pour 3,5 % du PIB du Québec. On parle d’ailleurs volontiers, depuis les années 90, des “produits culturels” en plus des “industries culturelles”. La culture sert donc à faire rouler l’économie, à créer des emplois, à soutenir l’industrie touristique et à générer des retombées pour le secteur de la restauration.

Le Québec s’est également brillamment servi de la culture et de la langue pour se forger une identité bien distincte au sein du Canada et pour exporter cette identité à l’étranger. Sauf qu’en récupérant de la sorte la culture à toutes sortes de fins autres que celles du départ (à savoir : le perfectionnement de l’être humain), c’est toute la société qui s’appauvrit inexorablement du point de vue de son niveau de culture. Ce phénomène est encore plus marqué en région en raison de l’exode des meilleurs éléments de la relève vers les grands centres que sont Montréal et Québec.

LA CULTURE EN RÉGION AU QUEBEC


Dans les années 50 et 60, il y avait très peu de musique classique en région et peu de débouchés pour les musiciens talentueux du Québec. Le développement des Jeunesses Musicales du Canada, par exemple est né de la volonté de combler cet écart pour le plus grand bénéfice de tous : exposer la population des régions à des concerts de qualité et aider les jeunes professionnels à vivre de leur art.

Or, après plus de 50 ans de “développement culturel” au Québec, nous voici revenus au point de départ (en région du moins, et pour tout ce qui concerne la musique)! La connaissance et l’appréciation du grand répertoire se sont pratiquement perdues. Le public ne connaît plus les œuvres au programme. Il vient surtout lorsque les orchestres programment des noms de compositeurs archi-connus. Et, en fait, seuls trois noms peuvent garantir une bonne salle : Mozart, Beethoven et Tchaïkovsky. Que s’est-il passé? A mon avis, le public, autre que celui des connaisseurs, ne connaît pas plus les grands classiques du théâtre, de la littérature ou les ballets classiques autres que le fameux Casse-Noisette mentionné plus haut! Ceci explique peut-être la popularité de Tchaïkovsky d’ailleurs?

L’image qu’on donne de la culture dans les média s’est elle aussi complètement métamorphosée. Les arts de la scène occupent une minuscule fraction des bulletins de nouvelles locaux et régionaux, au profit du showbiz québécois ou américain, des sports et des loisirs. C’est de toute façon le concept même de “nouvelle régionale” qui est en passe d’être évacué complètement à l’ère des nouvelles nationales et internationales en continu sur plateformes mobiles… Voilà à quoi on fait référence lorsqu’on parle de “culture”. Il y a beaucoup plus d’activités culturelles en région qu’il y a 50 ans mais elles sont de plus en plus souvent amateures (produites localement) ou commerciales (tournées en provenance de Montréal).

Très rarement entend-on parler de l’importance des arts et de la culture dans le développement de l’être humain. J’ai passé plusieurs années en Corée du Sud, à la fin des années 200 et au début des années 2010. Mon mari y dirigeait l’Institut Pasteur de Séoul et j’y faisais du démarchage en Asie pour plusieurs institutions culturelles québécoises d’importance. Je mentionne cet épisode pour souligner que j’ai plus entendu parler de l’importance de s’adonner à une activité artistique, lorsque j’habitais en Corée du sud, que depuis que je suis revenue au Québec. Et pour cause : les Coréens ont compris depuis quelques années l’importance de développer la curiosité et la créativité chez les enfants en leur donnant de solides bases, afin qu’ils puissent faire preuve, plus tard, d’un esprit critique et d’originalité dans la recherche de solutions à de nouveaux problèmes et non simplement appliquer des recettes éprouvées, art dans lequel ils excellent déjà. La créativité, la flexibilité et la capacité d’adaptation sont autant d’habiletés de la plus haute importance dans le développement de l’innovation et de solutions originales. Et comme les problèmes sont de plus en plus complexes et doivent faire appel à de plus en plus de collaborateurs provenant de différents horizons, ces habiletés sont essentielles dans la nouvelle économie du savoir.

La culture peut donc ainsi mener à une bien meilleure intégration de la “différence”. Les cultures qui réussissent le mieux à survivre sont celles dotées de règles suffisamment flexibles pour permettre l’introduction de la différence. Lorsque la culture d’une société ou d’une communauté est trop rigide, elle ne réussit pas à bien intégrer la différence et par conséquent peine à se développer en prenant ce qu'il y a de mieux dans l’environnement en vue d’atteindre un point d’excellence. Or cette rigidité (et c’est cela qu’il est important de comprendre), elle peut se manifester tout autant par le snobisme d’antan dénoncé par Michel Tremblay dans son Impromptu d’Outremont, que dans l’entêtement à n’aimer que ce que l’ancienne publicité de la bière Labatt appelait l’amour de ce qui est “de même” (“On n’aime ça d’même” disait-elle) et le fait d’être “bien, là” (“On est ben, là!” disait encore la publicité de Labatt). Tout cela parce que la belle vie, on n’a pas à l’apprendre puisqu’on la connaîtrait déjà.

L’accueil des étrangers serait, selon moi, une voie très prometteuse de développement culturel des régions, autant pour des institutions d’enseignement régional en arts que pour le niveau de culture en région (et notamment pour le sentiment concret d’ouverture au monde, qui passe par le développement du plus grand nombre de liens concrets en région avec ce qui se passe ailleurs sur la planète.

En se spécialisant dans des zones d’excellence comme plusieurs CEGEP régionaux le font déjà, le réseau des conservatoires en région pourrait profiter d’un apport intéressant de candidats de toute la francophonie, attirés par la présence d’excellents professeurs tout autant que d’étudiants-pairs de haut niveau. La réputation du Québec comme pépinière de formidables chanteurs et musiciens n’est plus à faire. Elle ne se fonde cependant que sur tout ce qui s’était fait dans les années 60, 70 et 80. En spécialisant les conservatoires, on assurerait la continuation de cette tradition d’excellence (et de présence de cette excellence en région). Ceci compenserait pour les taux préoccupants de baisse de la population en région, et notamment des jeunes en région, en plus de permettre aux régions de rayonner sur le monde d’un point de vue non seulement économique ou social mais aussi culturel!

Il faut cependant reconnaître que la population actuelle, spécialement en région, n’est pas prête à cette intégration harmonieuse et à ce métissage inévitable des us et coutumes que ne manquerait pas d’exiger une augmentation la moindrement importante de l’immigration en région. Il y a énormément de résistance et d’inquiétude face à l’inconnu, une crainte irrationnelle qui procède moins de la réalité que des émotions suscitées par les bulletins de nouvelles alarmistes et paranoïaques. Cette propagation de la crainte, comme phénomène social incontournable, est par ailleurs amplifié par le vieillissement de la population, en région, en raison de la nature plus craintive que les gens acquièrent, en vieillissant. Trois-Rivières est d’ailleurs devenue en 2017 la doyenne des villes canadiennes de plus de 100 000 habitants, avec un taux de 24 % de personnes âgées de plus de 65 ans. Trois-Rivières pourrait cependant se voir très bientôt ravir cette position par la Gaspésie ou le Bas St-Laurent!

La jeune génération d’artistes, par contre, est non seulement prête à travailler au coude à coude avec les artistes d’ailleurs, elle recherche activement leur présence. Les jeunes artistes sont plutôt stimulés par le métissage des genres, par la proximité de groupes sociaux différents, habitués de voyages et de cultures exotiques. Sauf que cette jeunesse ne cesse de s’exiler vers les grands centres où ils peuvent se retrouver entre eux, délivrés du regard moralisateur qui pèse sur eux en région dès qu’ils affichent une certaine différence. Ce phénomène n’est d’ailleurs pas exclusif au Québec. Il s’observe partout dans le monde occidental. La raison pour laquelle ce problème se pose avec plus d’acuité encore pour les régions du Québec, est que la population est déjà si faible (et le territoire si vaste), qu’on ne peut pas se permettre ce genre d’exode trop longtemps.

Il faudra encore beaucoup d’efforts et de travail au niveau de l’éducation de la population si nous voulons réussir le difficile passage d’un Québec des régions monolithique à une communauté confortablement multiethnique. Et c’est là une des raisons pour lesquelles nous pourrions vouloir investir massivement dans la culture, à savoir : pour des fins proprement culturelles (hausser le niveau de culture au Québec) et pas simplement pour des fins économiques, touristiques ou même corporatistes (comme, par exemple, pour simplement aider les artistes, sans vision plus large des finalités qu’aurait pour but de permettre ce financement plus généreux des arts et des artistes).

LA POLITIQUE CULTURELLE


Les artistes et les acteurs du monde culturel peuvent jouer un rôle-clé dans ce processus de transformation des régions. Ils ne peuvent cependant le jouer que dans la mesure où le Gouvernement les accompagne. Contrairement aux idées préconçues, de nombreux citoyens, parmi lesquels se trouvent évidemment de nombreux artistes qui vivent de leur art, possèdent les solides formations dites “classiques” qui les équipent mieux que les autres pour faire face à la situation. Ils possèdent en effet un bagage de connaissances dans le domaine des humanités que la plupart n’ont pas. En plus d’être dotés d’une plus grande capacité d’adaptation et d’une plus grande sensibilité, ils ont une meilleure tolérance face à l’incertitude. Dans le cas des artistes qui tentent de vivre de leur art, ces traits de caractère et ces capacités ont été testés par ailleurs par la précarité permanente dans laquelle ils vivent au quotidien, une précarité qui les forcent à constamment se remettre en question et à constamment refaire ce choix, dans des conditions difficiles, de l’ouverture sur le monde, de l’ouverture à ce qui est nouveau et qui est différent, ainsi que de l’ouverture à tout ce qui aspire à plus de beauté et plus de compréhension en ce bas monde.

En revenant de l’étranger, on a la nette impression que le Québec se résume à Montréal et accessoirement à la ville de Québec. Le reste du Québec semble n’avoir aucune pertinence en termes “d’art et de culture”. L’activité culturelle en région reste au mieux locale, discrète et sans grand potentiel de rayonnement, sauf pour une vingtaine de festivals ou manifestations spécialisées, qui ont lieu principalement l’été. La bonne nouvelle dans tout cela est que plusieurs de ces activités existantes possèdent un potentiel réel d’approfondissement artistique et d’innovation (et éventuellement d’exportation et de rayonnement international), comme c’est le cas par exemple pour les marionnettistes de la compagnie trifluvienne Les Sages fous, partis en quasi permanence sur les routes d’ailleurs, à l’étranger.

Et pourtant… les créateurs et les artistes ne sont pas moins imaginatifs parce qu’ils sont basés en région, comme en fait foi le rayonnement de Fred Pellerin à partir de son village de Saint-Elie-de-Caxton.

Le problème le plus dramatique, à cet égard, est que les régions du Québec ont de moins en moins la masse critique nécessaire pour permettre aux artistes et organismes culturels de puiser dans le milieu local les ressources dont ils ont besoin pour continuer de progresser. Ils doivent constamment importer ces ressources des grands centres, s’y rendre régulièrement ou encore s’y installer définitivement.

Par conséquent, ceux qui choisissent de rester ou de revenir s’installer en région devraient pouvoir bénéficier d’un soutien financier des gouvernements en lien avec les disponibilités particulières en ressources critiques de chacune des régions concernées.

Un modèle unique et des programmes standardisés, presque entièrement pensés et développés par des gestionnaires des grands centres, ne pourront jamais répondre adéquatement aux besoins différents des artistes et organismes culturels en région. À qualité égale, les artistes et les organismes en région devraient pouvoir bénéficier de moyens financiers plus substantiels, si seulement en raison du fait de la distance qui fait perdre du temps pour rester en contact avec les grandes villes (ces grandes villes étant devenues, avec les années, l’équivalent des poumons de tout le milieu culturel en région).

Le problème de la formation en région n’est pas exclusif à la musique et aux Conservatoires. La danse aussi a écopé de manière spectaculaire, dans les vingt dernières années. On constate aujourd’hui un manque flagrant de soutien à partir de l’identification d’un talent prometteur jusqu’à la percée chez les professionnels. Ce “soutien à l’artiste” qui existait avant la création du CALQ, a complètement disparu des régions alors qu’il existe toujours à Montréal.

Cette désaffection envers le soutien aux artistes de la danse s’est curieusement développée alors même que Montréal (et par extension le Québec) connaissait une effervescence remarquable comme plaque tournante de la danse contemporaine dans les années 80 et 90. C’est comme si toutes les ressources avaient été allouées aux gagnants dans un effort de les projeter sur la scène internationale, sans penser à développer le talent futur et les marchés locaux et régionaux.

Cette stratégie s’est révélée gagnante pour l’image de danse québécoise dans le monde. Elle n’a cependant pas donné les mêmes résultats pour les gens qui pratiquent ce métier et font ainsi rayonner cette image du Québec. Ceux-ci survivent en fait péniblement. Seule une douzaine de danseurs au Québec peuvent maintenant vivre de leur art. Le revenu moyen d’un artiste québécois en danse n’est que de 20 000 $ par année, et légions sont donc ceux qui abandonnent le métier.

Le mouvement des artistes vers la ville s’est accompagné d’une autre forme de déplacement vers les grands centres: une concentration de plus en plus importante des décisions culturelles se prennent maintenant à Québec et à Montréal. Qu’on pense au Conseil des arts et des lettres du Québec ou à la SODEC.

Autrefois, avant le CALQ, le Ministère de la culture avait des bureaux actifs partout sur le territoire, où des agents de terrain étaient très au fait de la situation des artistes et des compagnies du territoire. Aujourd’hui leur rôle se limite le plus souvent à la gestion des immobilisations alors que les agents, dans leurs bureaux des grandes villes, n’ont plus le temps de voir ou d’entendre ce qui se fait en régions.

De plus, le type de financement est inadéquat dans bien des cas. Pour bien des musées, des compagnies, des festivals ou des petits regroupements formés dans les 15 dernières années, c’est le régime d’une façon de gagner sa vie qui fonctionne essentiellement et perpétuellement “par projet”. Les organismes subventionnaires fonctionnent comme s’il était humainement possible de développer des projets à long terme lorsqu’il faut constamment justifier son existence année après année, et se renouveler sans cesse sur une échelle de douze mois. Cela pose énormément de problèmes dans plusieurs disciplines. Et en filigrane à cette position fragile, il y a l’incessante exigence (impossible à soutenir à long terme) de devoir toujours augmenter les revenus autonomes. Ceci pousse les artistes à devoir se soucier constamment de diversifier leurs sources de financement (afin d’arriver à suivre les augmentations de coût de leurs projets), ou à concevoir des projets toujours plus ambitieux au sens événementiel et marketing du terme (plutôt que plus profonds ou plus innovateurs, esthétiquement parlant) simplement pour capturer l’intérêt du public.

Ces exigences commerciales deviennent tellement difficiles à rencontrer que des gens par ailleurs très dévoués, pleins de bonnes intentions et qui ont soutenu la naissance de nombreux organismes pertinents pour le milieu, comme ces lieux d’identité que sont les musées, se sentent de plus en plus inaptes en marketing provoquant une perte de motivation et réduisant la volonté d’entreprendre.

SOLUTIONS


Bon nombre de pistes de solutions semblent se dessiner dans le projet de politique culturelle que le Gouvernement du Québec vient de rendre public, que ce soit pour résoudre le problème de l’absence de masse critique d’artistes nécessaires, ou encore pour permettre aux organismes de se tailler une place dans l’écosystème québécois. Curieusement, par contre, nulle part n’est évoquée une solution qui est pourtant évidente dans plusieurs autres secteurs d’activité en région, c’est-à-dire, la spécialisation.

La spécialisation serait une avenue intéressante sauf qu’on demande souvent aux organismes d’offrir au public une expérience artistique la plus vaste possible. La spécialisation en formation de pointe, par exemple, pose quant à elle un problème connexe : elle entraînera dans son sillon un rétrécissement de l’éventail des possibilités au niveau de la diffusion des œuvres. On ne peut pas, selon nous, prendre à gauche et à droite en même temps. Il faut faire un choix et il serait définitivement plus profitable d’un point de vue macro de choisir la spécialisation autant de fois qu’on le peut.

Pour les établissements régionaux du réseau des conservatoires, par exemple, voués à la formation des futurs professionnels, il est essentiel d’arrêter de penser qu’ils pourraient concurrencer les grands centres pour survivre. Cette bataille-là est déjà perdue. Il convient par contre, comme cela s’est fait au niveau des CEGEP, de se spécialiser, de développer des créneaux uniques et d’ainsi non seulement retenir certaines ressources professionnelles en région mais en plus attirer des étudiants de l’extérieur de la région et même de l’étranger. C’est en faisant notamment ce genre de choses qu’on remettra tranquillement en état de progresser les institutions artistiques d’enseignement supérieur en région.

Il faut cependant être conscient que le choix du créneau sera forcément lié aux personnes en place au moment du choix. Au même titre que la plupart des choix artistiques en région sont intimement liés aux personnes qui sont en place à n’importe quel moment donné. Afin de limiter les pertes de ressources humaines, il conviendrait d’ailleurs que les personnes qui soutiennent les organismes culturels ayant fait leurs preuves puissent vivre de leur art avec une certaine stabilité.

Si des idées comme la spécialisation n’ont pas été retenues dans la politique culturelle, certaines recommandations trouvent un écho favorable dans le milieu muséal. C’est le cas du décloisonnement des ministères au niveau du financement (transversalité) et des missions exploratoires. Il y aurait cependant peut-être lieu de considérer également dans quelle mesure nous pourrions exporter notre expertise muséale à l’étranger.

Cette exportation serait aussi pertinente pour bien des métiers liés à la culture comme tous les artisans en coulisses, techniciens, costumières, décorateurs, accessoiristes, etc. habitués depuis des décennies à travailler avec des moyens réduits et par conséquent qui ont développé une ingéniosité et une créativité hors du commun.

Peu importe la discipline, la grande majorité des artistes ont le regard tourné vers l’étranger, ou cherchent à intégrer les tendances de leur environnement qui sont en train de changer. Sur le plan démographique, la tendance prend la forme des nouveaux arrivants, qui deviennent de plus en plus nombreux au fur et à mesure que la planète se mondialise et que la population en région diminue. Sur le plan technologique, le numérique est de plus en plus présent et n’ira pas en diminuant, c’est le moins qu’on puisse dire. Il est cependant important de reconnaître que l’exercice d’une pratique artistique de grande qualité nécessite un nombre incalculable d’heures que l’artiste ne peut sacrifier au profit de projets numériques et autres initiatives innovantes sans un apport financier conséquent. Il y a donc quelque chose ici qui pourrait rapidement susciter le ridicule puis la colère si le langage bureaucratique de la politique culturelle ne fait que se gargariser de mots, et donc que les bottines ne suivent pas les babines en aucune façon.

Et pour que l’essor économique de la culture québécoise puisse se poursuivre autrement que par le seul biais de l’exportation de cette culture à l’étranger, il devient primordial d’ancrer plus solidement la culture dans la société. En effet, et ainsi que nous l’avons montré tout au long de cet exposé, les régions du Québec où la majorité de la population réside encore semblent insuffisamment comprendre l’utilité pour eux, pour leur vie et pour leur bonheur des concepts de culture au sens classique du terme, et d’ouverture au monde, au beau et au nouveau dans ce qu’il contient d’annonciateur. Dans un tel contexte, un vivre ensemble fondé sur de fortes doses d’immigration et d’exportation n’est pas si simple qu’il n’y parait. Nous n’avons pas encore souffert, bien heureusement, de Trump-isation de notre politique. Mais il ne faudrait pas penser que nous sommes immunisés contre cette tentation au moment même où le choix qui devrait s’imposer à nous est un choix qui, sans une politique culturelle conséquente, ne fera qu’exacerber les tensions sur le plan régional.

Donc, au-delà de la mécanique parfaitement maitrisée de la future politique culturelle, plusieurs autres choses devraient être faites en priorité pour consolider l’édifice qui pourrait s’écrouler rapidement car ses bases ne sont pas suffisamment solides.

La priorité # 1 : L’éducation


Former le jeune public à la valeur des arts et de la culture (non seulement les arts de la scène mais la littérature, les beaux-arts, etc.)

Comme l’écrivait récemment le philosophe français Jacques Attali dans le Journal des arts du 7 juillet 2017, “Le drame des inégalités sociales vient du fait que très peu de gens sont placés en situation de découvrir leur talent unique. Telle devrait être la fonction principale de l’éducation.” Et réussir sa vie passe par le développement “d’une capacité critique, d’une curiosité inextinguible et surtout par une recherche permanente de la spécificité de chacun. Et c’est bien là le rôle essentiel de l’éducation artistique et culturelle, que d’aider chacun à se trouver, en explorant tous les champs de la création.”

A l’heure où Emmanuel Macron a clairement signalé que l’éducation en arts sera la priorité de son gouvernement, nous apprenions en date de ce 24 juillet dans le quotidien La Reppubblica, que le gouvernement italien injectera dès septembre 187 millions d’euros dans la formation parascolaire de 700 000 élèves du secondaire (environ 50 % des effectifs enrôlés du pays) principalement en arts.

A l’heure actuelle au Québec, les quatre principales disciplines artistiques que sont la musique, l’art dramatique, les arts plastiques et la danse sont offertes au niveau primaire dans toutes les écoles. Le problème, cependant, est le suivant. Depuis 2008, on observe une dilution du programme car chaque établissement choisit deux des quatre disciplines. La conséquence de ce choix obligé a ironiquement fait reculer énormément la danse au profit des arts plastiques. Ce dernier choix pouvait en effet faire l’objet d’une double tâche, ce qui n’était évidemment pas le cas avec la danse. La musique a quant à elle continué de tirer son épingle du jeu au niveau primaire alors que l’art dramatique est préféré au secondaire. Le résultat final de cette désertion progressive de la culture est le suivant, et là, je cite : “Les perspectives semblent moins bonnes pour ces programmes en enseignement des arts en milieu scolaire puisque les budgets des commissions scolaires sont davantage orientés vers l'enseignement des mathématiques, des sciences et de la langue maternelle que sur les sciences sociales, les humanités et les arts.” (Site metiers-quebec.org)

Les chiffres ne mentent pas. En 2014, au Québec et pour les cours primaire et secondaire, les enseignants en musique ne représentaient que 2,3 % du corps enseignant. Ceux en arts plastiques ne représentaient que 1,7 %, alors que ceux en art dramatique et en danse, presque exclusivement concentrés au secondaire, ne conservaient que 0,5 % et 0,25 %. Il n’est pas de notre ressort de vérifier en détail le contenu des cours, mais force est de constater que la variable “création” dans toutes ces disciplines semble trôner en tête de liste devant l’interprétation et l’appréciation. Tous devraient plutôt avoir une formation de base en musique, en danse, en arts plastique, en plus de l’écriture et de la lecture, toutes ces formes de connaissances et de compétences mèneront éventuellement à la création et pas en sens inverse.

Afin de réaliser ce plan, il faudrait :


  1. Augmenter significativement le nombre de professeurs en arts et surtout ne pas se confiner aux seuls diplômés en éducation et intégrer plutôt des praticiens souvent hautement qualifiés et qui ne demandent qu’à partager leur passion pour leur discipline avec les plus jeunes. Il faut agir non seulement sur le nombre d’enseignants mais également sur la qualité des enseignants.

  2. Augmenter le nombre d’heures du cursus scolaire ou sinon, subventionner massivement un programme parascolaire au primaire pris en charge par les artistes, institutions, organisations couvrant toutes les matières considérées, prioritairement dans les milieux défavorisés. Les enfants d’aujourd’hui sont aussi brillants et intelligents que ceux d’il y a 40 ans. Les parents n’hésitent d’ailleurs pas à les inscrire dans de nombreuses activités sportives parascolaires. Si le gouvernement du Québec suivait la logique du gouvernement italien, cela représenterait 267 $ par élève. Si tous les élèves (438 000) étaient considérés cela représenterait une somme de 119 M.

Priorité # 2 : Soutien des citoyens


Augmenter le soutien des citoyens aux artistes et institutions culturelles (soit par la consommation, soit par la philanthropie, soit par le soutien du rôle de l'état)

Outre quelques grandes institutions, tous les organismes en culture peinent à s’attirer l’attention des mécènes déjà fortement sollicités par les campagnes continues dans les domaines de la santé, de la recherche et de l’enseignement supérieur. Bien que collectivement, et région par région, nous pourrions peut-être faire augmenter les sommes privées dirigées vers notre secteur, cela n’aura un impact que si les mesures fiscales présentement en place le demeurent. Avant de penser faire augmenter la consommation ou plutôt la fréquentation, il doit y avoir connaissance et appréciation du produit ou de l’objet concerné. En termes marketing cela revient à dire que : le consommateur n’achète que si le produit répond à un besoin et qu’il en perçoit la valeur. Ou autrement dit : le citoyen n’adopte une pratique que si celle-ci est alignée avec ses propres valeurs.

En conséquence, nous suggérons:


  1. De rendre permanent et de hausser à 100 % les crédits d’impôt pour les dons en culture comme ce l’était il y a 30 ans !

  2. D’augmenter le soutien direct de l’État aux artistes et institutions culturelles pour les projets éducatifs, de façon spécifique. A l’heure actuelle (dans les orchestres, par exemple), les projets éducatifs sont des activités accessoires faisant partie du mandat général de l’organisme. Or, au fur à mesure de l’augmentation des coûts liés à la réalisation du mandat principal ce sont les projets éducatifs qui doivent inévitablement être réduits ou abandonnés. Ils devraient plutôt être soutenus en sus du mandat principal de l’organisme.

  3. Sans se substituer aux pratiques de marketing déployées par les organismes, l’état devrait lui-même mettre sur pied une campagne publicitaire sur la valeur de l’art et de la culture. Cette campagne pourrait être déployée dans toutes les régions du Québec où les indicateurs économiques sont particulièrement déprimés, et où la culture est tout au bas de la liste des préoccupations des citoyens. Menée en parallèle avec des initiatives éducatives, cela permettrait sans doute de changer la perception des familles et de la population en général par rapport aux arts et à la culture. Tous les organismes soutenus par le CALQ pourraient mettre leurs réseaux de bénévoles et de supporteurs à contribution afin de multiplier l’impact de cette campagne. Il faut d’ailleurs penser à cette campagne dans les termes des grandes campagnes de l’État en faveur de la lutte au tabagisme ou de la promotion du sport ou des énergies vertes. La culture est un besoin du développement humain au même titre que la santé, le bien-être physique et la protection de l’environnement. Il serait temps que le Gouvernement en prenne la pleine mesure et agisse en conséquence dans ce domaine.

  4. Organiser de grandes conférences internationales gratuites autour de la notion et de la valeur de la culture pour l’épanouissement des individus et de la société pourrait être une activité connexe d’importance à la (ou aux) campagne(s) de promotion dont nous venons de parler. Ceci aurait pour but avoué de faire augmenter le niveau d’adhésion au financement public de la culture au Québec (et donc au développement culturel des Québécois). Le programme mobiliserait les plus grands penseurs, artistes et activistes sociaux d’ici et d’ailleurs sur la base de la qualité de ce qu’ils ont à dire sur l’importance de la culture, de la formation culturelle de chacun et sur la vocation d’artiste, de mécène ou de bénévole au service de cet idéal. Les conférences en question pourraient être organisées chaque année sur une base de festival, à Québec, pour ensuite prendre le chemin d’une tournée à travers toutes les institutions d’enseignement du Québec. Ce sont en effet les régions qui ont le plus besoin d’attention particulière en ces domaines, si nous sommes pour réussir le virage du XXIe siècle et tout ce qu’il demande en termes de créativité, d’innovation, d’ouverture sur le monde et au nouveau en général, à l’immigration, à l’exportation et au métissage que tout cela implique.

Priorité # 3 : Réallocation des budgets


À l'intérieur des argents que les citoyens et leurs gouvernements dépensent déjà en culture, il faudrait faire augmenter la part qui va à la véritable culture par rapport à la part qui va en simple divertissement.

Il faudrait rediriger une part importante du soutien de l’état des industries culturelles vers tout ce qui relève du Conseil des arts et des lettres, des musées et de toutes les organisations et institutions dont l’action vise la production, la diffusion et l’appréciation des œuvres phares de la culture mondiale ainsi que des œuvres phares ou émergentes de la création nationale.

Laissons aux producteurs dont l’objectif est de générer des profits, utiliser leur capital propre pour financer leurs projets, comme le font les entreprises. Il fallait soutenir la naissance de cette industrie il y a 20 ans, mais la situation est toute autre aujourd’hui. L’état devrait réduire son soutien à ce type d’entreprise afin de l’aligner de plus en plus sur ce qu’il fait pour d’autres types d’entreprises et d’industries, à savoir : garanties de prêts, ponts financiers temporaires, dépannage en cas d’urgence sur la base de certains critères, etc. En cas de démarrage, un besoin plus spécifique d’expertise pourrait sans doute être comblé auprès d’un incubateur en entreprenariat ou autre structure de soutien à l’entreprenariat comme les corporations paramunicipales de développement économique.

Priorité # 4 : Les dépenses privées et publiques en culture


En termes opérationnels, il faudrait rendre possible (voire nécessaire) pour les politiciens de tous les niveaux de faire augmenter le % des dépenses privées et publiques en culture véritable, en % du PIB et en % des dépenses publiques

A l’heure actuelle, avec 0,6 % du budget total des dépenses directes gouvernementales alloué à la culture, le gouvernement du Québec fait sa part, mais cette part n’est pas suffisante et ne le sera pas tant que le mécénat ne sera pas plus développé et tant que l’éducation en culture sera déficiente. En ajoutant un pourcentage du budget de Patrimoine Canada qui viendrait au Québec, nous atteignons 0,8 %. Il n’est pas ici question de rejoindre le niveau des meilleurs pays de l’Union européenne mais simplement la moyenne qui se situe à 2,2 %. La Grèce (1,3%), l’Italie (1,5%) et le Portugal (1,6%) pour des raisons évidentes, sont ceux qui tirent la moyenne vers le bas.

Si la culture représente vraiment 3,5 % du PIB du Québec alors que l’OCDE indique que la moyenne européenne est de 1% la situation du Québec serait comparable à celle de l’Islande avec 3,2 % du PIB. Pourtant, personne n’osera prétendre ici que la France, en consacrant 2,6 % de son budget total à la culture (une culture française qui ne représente par ailleurs que 1,3 % du PIB français selon les données Eurostat 2014), fait un mauvais investissement ? Cet investissement n’est peut-être pas aussi “productif” de façon directement mesurable mais il y a gros à parier que pratiquement tout le tourisme est largement lié à la culture d’une façon ou d’une autre, allant du shopping sur les grands boulevards aux balades sur la Croisette.

Le pays européen qui ressemble le plus au Québec (climat, taille et caractéristiques de la population, système d’éducation etc.), la Finlande, consacre elle 2,6% de son budget à la culture et cette dernière représente 1,5 % du PIB du pays.

Pour atteindre les objectifs désirés, nous suggérons ici de faire les choses suivantes :


  1. En concertation constante avec les autres paliers de gouvernement, augmenter la portion des dépenses publiques en culture véritable (le mot clé étant ici “véritable”).

  2. Décentraliser la gestion des budgets de la culture en région en utilisant les bureaux du MCC. Le point, ici, est de cesser de fonctionner par l’entremise de structures paragouvernementales. Celles-ci entrent en effet en concurrence directe avec les organismes sur le terrain qu’elles sont censées aider pour tout ce qui concerne leur propre financement public et privé! Étant donné les limites à ce que le milieu local peut générer, en termes de mécénat et commandite des arts et de la culture, le résultat est que ces structures de gestion du financement local de la culture finissent par s’adjoindre des commanditaires importants et à organiser elles-mêmes des activités-bénéfices, ce qui a pour effet de réduire le potentiel de financement auquel les véritables organismes culturels de terrain pourraient avoir accès.

  3. Faire en sorte d’augmenter le % de la culture dans le PIB par des mesures incitatives à la consommation, des mesures telles que : une baisse de taxes sur les billets de spectacles/admission d’organismes professionnels soutenus par le CALQ ou le MCC.

Priorité # 5 : Les immobilisations


S'assurer que les dépenses publiques en culture n'aillent pas disproportionnellement en béton mais aussi aux artistes et organismes culturels eux-mêmes.


  1. Instaurer un moratoire sur les nouvelles infrastructures culturelles pour les prochains dix ans afin de diriger un maximum de ces fonds vers ceux qui font la culture, c’est-à-dire les artistes et organismes culturels. De nombreuses écoles, églises et usines sont vides, il y a un patrimoine bâti amplement suffisant pour accommoder des reconversions. A l’heure du développement durable, cela apparaît comme une solution sensée.

  2. Au-delà de cet horizon, les projets d’immobilisation portés par un organisme culturel reconnu par le Ministère de la culture et des communications devraient être considérés en priorité afin d’éviter que les arts et la culture ne servent que de prétexte dans la poursuite d’objectifs autres que culturels.

CONCLUSION


Après avoir précisé le sens du mot “culture”, après avoir exploré comment et pourquoi ce mot s’est transformé au fil des ans dans le contexte québécois et après avoir souligné les difficultés que cette mutation fait surgir aujourd’hui, principalement dans les régions du Québec, un certain nombre de solutions ont été présentées afin d’appuyer la démarche du Gouvernement du Québec dans la formulation finale ainsi que dans l’implantation de sa nouvelle politique culturelle.

De l’analyse se dégage un certain nombre de priorités en faveur de ce que j’ai tenté de définir ici comme “la vraie culture”, celle qui porte les peuples à travers ses individus et qui permet de rassembler les citoyens au-delà des différences d’origine ethnique, de religion ou de langage. Le Québec de demain, en plus d’être numérique, sera forcément encore plus bigarré qu’il ne l’est aujourd’hui et c’est toute la population rurale et régionale qui devra accueillir et intégrer les nouveaux arrivants comme cela se fait déjà en métropole. Pour que cet ajustement se fasse plus harmonieusement, il convient de hausser le niveau de culture et d’ouverture de cette société de souche française tout en misant sur notre spécificité française que nous défendons depuis des siècles et qui nous distingue sur la scène internationale.

Mais pour que ce mélange de résilience et d’ouverture continue de fleurir, il est nécessaire que les artistes et les organismes culturels puissent respirer et rêver le futur. Sans oxygène pour ceux qui tiennent dur depuis plus de dix ans, et ont continué de bâtir la réputation du Québec à l’étranger, c’est l’asphyxie garantie. Pour les jeunes pousses partiellement privées d’eau pendant toute cette période c’est aussi l’heure des choix. De plus en plus nombreux sont les jeunes artistes exceptionnels qui quittent le milieu par manque d’opportunités et non par manque de talents !

La politique culturelle est un pas dans la bonne direction, mais elle n’adresse pas le problème de fond : la culture, la vraie, celle qui donne à l’humain sa véritable dimension spirituelle, a disparu au profit de la consommation et du divertissement. Nous nous devons de réhabiliter la valeur et l’importance de la culture, de la pensée et du sens critique si nous voulons que les vingt prochaines années soient retenues par l’histoire comme un âge d’or où le Québec aura su jeter les bases de sa troisième révolution industrielle tout autant dans les étoiles que dans la matière.